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La mémoire de Rose Valland

Rose Valland

Attachée de conservation au musée du Jeu de Paume, dédié depuis 1932 aux écoles étrangères contemporaines, Rose Valland participe, comme l’ensemble des personnels des musées nationaux, à la mise en sécurité des œuvres des musées menacées par l’imminence du conflit mondial.

Elle est ensuite, dès novembre 1940, le témoin révolté du pillage organisé par les nazis qui font transiter par son musée, réquisitionné à cet usage, les œuvres dérobées aux familles juives et franc-maçonnes avant de les expédier en Allemagne où elles viennent enrichir les collections du Führer, de Goering ou des musées allemands.

Impuissante à empêcher cette mise en coupe réglée du patrimoine artistique français, Rose Valland parvient cependant à se maintenir à son poste durant les quatre années d’occupation, à établir dans des conditions extrêmement périlleuses les listes détaillées des œuvres qu’elle voit défiler dans les salles et à rechercher leur destination en Allemagne.

Ces renseignements, transmis régulièrement à la Direction des musées nationaux, s’avéreront capitaux pour l’établissement d’une stratégie de récupération après-guerre.

À la Libération, Rose Valland devient secrétaire de la Commission de récupération artistique puis, contractant un engagement au sein de la Première armée française, part en Allemagne avec le grade de capitaine. Elle est alors chargée de retrouver, en lien avec les Alliés, les pièces appartenant à des collections françaises et de veiller à leur retour.

On estime à environ 60 000 le nombre d’œuvres d’art rapatriées en France, par la Commission de récupération artistique et les Alliés, grâce au travail et au dévouement de Rose Valland.

Rédigé en 1961, son livre témoignage, Le Front de l’art, bénéficiera d’un éclairage médiatique inattendu et demeurera jusque dans les années 1990 une référence sur l’histoire de la récupération des œuvres d’art.

Rose Valland

Le parcours d’une historienne de l’art

L’enfance et les années d’apprentissage de Rose Valland ont pour cadre le village de Saint-Étienne-de-Saint-Geoirs (Isère), Grenoble et Lyon, où en élève travailleuse et décidée elle se forme à l’enseignement et aux Beaux-arts.

La découverte de ses travaux d’élève, de ses peintures, attestent des qualités artistiques de la jeune fille. Cette pratique lui sera précieuse dans le cadre de sa formation scientifique, lui permettant de juger les œuvres d’art avec une compétence particulière.

La ténacité dont elle fait preuve tout au long de ses études pousse en effet Rose Valland à enrichir son cursus d’une solide formation en histoire de l’art qui conduira bientôt la jeune provinciale, que ses origines sociales destinaient plutôt à une carrière d’institutrice, à travailler dans un important musée parisien.

Après Lyon, l’École des Beaux-arts de Paris, l’École du Louvre, l’Institut d’art et d’archéologie et l’École pratique des hautes études seront témoins d’un parcours universitaire, sanctionné de nombreux diplômes.

L’un de ses maîtres les plus éminents, Henri Focillon, la décrit en 1936 de la façon suivante :
« C’est un esprit distingué, ferme, ouvert et bien doué pour nos études », quand Gabriel Millet souligne son dévouement désintéressé : « elle aime sa tâche, elle est de celles sur qui l’on peut compter » écrira-t-il dans une lettre de recommandation.

Une attachée de conservation à la veille du conflit

En 1932, Rose Valland entre comme attachée bénévole au musée du Jeu de Paume. Situé aux avant-gardes de l’art contemporain, le musée multiplie les expositions et acquiert dans ces années trente, marquées par les initiatives du Front populaire, une notoriété certaine.

La France, dès 1936, se prépare à la guerre et le monde des musées, sous l’impulsion du ministre de l’Éducation nationale et des Beaux-arts, Jean Zay, dresse un plan de protection des œuvres d’art.

Son exécution spectaculaire sera orchestrée par Jacques Jaujard, futur directeur des musées nationaux, homme d’expérience, qui avait activement participé au plan de sauvetage des œuvres du Prado lors de la guerre civile espagnole.

Des listes de châteaux, monastères ou abbayes pouvant accueillir les collections publiques sont dressées, des plans d’évacuation, des itinéraires sont définis.

On prévoit d’accueillir certaines grandes collections privées dans les lieux de refuge des collections nationales. Le départ du premier convoi d’œuvres du Louvre a lieu en septembre 1938, un an plus tard, grâce à une incroyable logistique, une quarantaine de camions quittent Paris.

Depuis le musée du Jeu de Paume, Rose Valland, comme des centaines d’hommes et de femmes, participe à cette entreprise.

Rose Valland dans le Jeu de Paume occupé : les Beaux-arts et la guerre

Les troupes allemandes entrent dans Paris le 14 juin 1940. Fermement décidée à se maintenir à son poste, Rose Valland ignore tout du plan imaginé de longue date par les nazis pour saisir les œuvres d’art des territoires occupés de l’Ouest : le Luxembourg, la Belgique, les Pays-Bas et bien sûr la France.

Dès sa prise de pouvoir en 1933, Adolf Hitler fait des arts un enjeu majeur de la politique national-socialiste.

Soucieux d’imposer l’esthétique du IIIe Reich, il dénonce l’art moderne qualifié de « dégénéré » et expurge de sa présence les musées allemands. Les œuvres condamnées sont détruites, comme lors de l’autodafé berlinois du 20 mars 1939, ou vendues contre devises étrangères pour alimenter les caisses du Parti.

Les pays conquis sont considérés comme un formidable réservoir d’œuvres aptes à nourrir les ambitions du Führer. Hitler envisage en effet la création d’un gigantesque musée des Beaux-arts à Linz, en Autriche.

Pour alimenter ses collections, les services culturels nazis aux ordres de Goebbels rédigent un catalogue des réclamations des objets culturels d’origine germanique, connu sous le nom de rapport Kümmel.

Les collections juives et franc-maçonnes font quant à elles l’objet d’un pillage systématique opéré par le service d’Alfred Rosenberg, l’ERR, qui choisit le Jeu de Paume comme siège de ses opérations.

C’est donc par hasard que Rose Valland se trouve au cœur de la vaste entreprise de spoliation du patrimoine artistique français, le musée devenant le centre de triage des œuvres que l’on destine notamment au musée d’Adolf Hitler, à la collection personnelle d’Hermann Goering ou aux musées allemands.

Rose Valland l’immédiat après-guerre

Dès l’immédiat après-guerre, la recherche des œuvres d’art emportées en Allemagne est confiée à la Commission de récupération artistique (CRA), créée le 24 novembre 1944 sous l’impulsion du ministère de l’Éducation nationale. Sa mission consiste à étudier les problèmes liés à la récupération des objets et œuvres d’art et à recueillir, en étroite collaboration avec l’Office de la récupération des biens, les déclarations des propriétaires spoliés.

Le secrétariat de la Commission est confié à Rose Valland. Ce poste lui revient de droit compte tenu de l’importante documentation qu’elle a collectée pendant l’Occupation.

Listes des œuvres, listes des propriétaires, localisation des dépôts en Allemagne, ces informations transmises aux armées alliées rendront possible la sauvegarde des dépôts cachés menacés par les opérations militaires.

Plus tard, nommée lieutenant puis capitaine dans l’Armée française, Rose Valland devient l’agent de liaison entre la CRA et le gouvernement français de la zone d’occupation en Allemagne.

« Rude et déterminée », ces deux adjectifs que lui attribue l’officier Beaux-arts américain James J. Rorimer, caractérisent alors pleinement l’action de Rose Valland.

Le décret du 30 septembre 1949 met fin aux activités de la Commission de récupération artistique. Son action, conjuguée aux efforts des Alliés, aura permis de retrouver environ 60 000 œuvres d’art, en provenance pour la grande majorité d’entre elles d’Allemagne et d’Autriche.

En 1950, le nombre d’œuvres d’art restituées à leurs propriétaires légitimes s’élève à 45 000

Une expérience donnée en partage

Arrivée à l’âge de la maturité, Rose Valland reçoit la reconnaissance de la Nation et de son administration de tutelle, le Ministère de l’Éducation nationale et des Beaux-arts.

L’obtention longtemps espérée du statut de conservateur, en 1952, conforte sa position au sein d’une profession qu’elle a toujours voulu intégrer, tandis que son action en faveur de la récupération des œuvres d’art et de la mise en sécurité des collections est valorisée à travers les nouvelles missions qui lui sont confiées.

Dans le contexte de la guerre froide, l’expérience de la Seconde Guerre mondiale sert en effet à concevoir de nouveaux plans de sauvetage pour le patrimoine artistique menacé par l’éventualité d’un nouveau conflit.

Comme Jacques Jaujard en 1939, Rose Valland est chargée de mettre en place un plan d’évacuation des chefs-d’œuvre des musées français. Cette mesure s’inscrit dans le cadre de l’accord international de La Haye sur la protection des biens artistiques (1907).

La publication en 1961 du Front de l’art, dans lequel Rose Valland retrace l’histoire du sauvetage des collections particulières des familles juives, contribue à faire connaître cette femme restée jusque-là dans l’ombre.

L’ouvrage est très bien accueilli dans la presse. Les critiques sont unanimes pour saluer l’objectivité de ton. Les événements relatés mettent l’accent sur l’âpre combat des services des musées nationaux face aux exigences allemandes.

À la retraite à partir de 1968, Rose Valland continue inlassablement à travailler au classement du fonds d’archives de la Commission de récupération artistique, aujourd’hui improprement appelé « fonds Rose Valland ».

En octobre 1979, elle fait don de ses archives personnelles à la Réunion des musées nationaux.

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